La séance s'est ouverte sur une présentation du livre d'Althusser Philosophie et philosophie spontanée des savants. Le point qui a été le plus débattu est le critère de démarcation dont se sert Althusser pour distinguer au sein de la PSS (philosophie spontanée des savants) l'élément n°1, matérialiste, de l'élément n°2, idéaliste. Ce critère de démarcation s'articule autour de la dichotomie intrascientifique / extrascientifique.
Si l'élément matérialiste domine, la PSS est dite scientifique, si c'est l'élément idéaliste la PSS est dite idéologique, or cet élément idéologique est irréductible, il fait partie intégrante de la pratique scientifique : « Tout enseignement scientifique véhicule, qu'il le veuille ou non, une idéologie de la science et de ses résultats, c'est-à-dire un certain savoir-comment-se-comporter vis-à-vis de la science, de ses résultats, reposant sur une certaine idée de la place de la science dans la société existante, et sur une certaine idée du rôle des intellectuels spécialisés dans la connaissance scientifique, donc de la division du travail manuel et intellectuel » (p. 43 du livre).
Tout ce qui est importé de l'extérieur (pratique, concepts, conceptions...) dans une science particulière est considéré par Althusser comme potentiellement idéologique. C'est cette idée qui constitue le fondement de sa critique de l'interdisciplinarité des sciences sociales.
(Par exemple la théorie de Lévy-Strauss est jugée comme idéaliste puisqu'elle importe dans l'anthropologie la théorie linguistique du structuralisme, elle opère donc l'interprétation d'un objet particulier, mettons la société, par une théorie qui n'est pas vraie de la société mais de la linguistique. Ce décalage correspond exactement à la définition par Althusser de l'idéologie : (Thèse 9) « Une proposition idéologique est une proposition qui, tout en étant le symptôme d'une réalité différente de celle qu'elle vise, est une proposition fausse en tant qu'elle porte sur l'objet qu'elle vise »)
La critique des intervenants du Cours de Philosophie pour Scientifiques (Althusser, Badiou) s'applique, dans les années soixante, au positivisme logique, qui selon eux représente le versant idéaliste de la philosophie des sciences. Nous avons vu que le socle historique de cette critique est le livre de Lénine, Matérialisme et empiriocriticisme, qui critique la philosophie de Mach (le positivisme se veut, dans une certaine mesure, l'héritier de Mach, et Althusser se veut l'héritier de Lénine).
Voici une citation de Badiou tirée de son livre Le concept de modèle : « Ainsi avons-nous établi que la catégorie philosophique de modèle, telle qu'elle fonctionne dans le discours du positivisme logique, est doublement inadéquate./ Elle l'est d'abord en ce qu'elle prétend penser la science en général selon une différence (syntaxe/sémantique) qui n'est elle même qu'une rechute idéologique d'une différence régionale intra-mathématique (entre arithmétique récursive et théorie des ensembles) », et encore plus sévère : « Le discours de Carnap, comme celui de Lévi-Strauss, est une variante de l'épistémologie bourgeoise. Dans la combinaison, qu'il exhibe, de notions empiristes relatives au ''problème de la connaissance'', et de concepts scientifiques empruntés à la logique mathématique, combinaison qui définit la catégorie philosophique de modèle, l'idéologie est dominante, et la science asservie ». (les 2 citations p.58)
A comparer avec cette citation tirée d'un article de Putnam (« Explication et référence ») : « En critiquant ici la théorie positiviste de la science, je ne critique pas seulement la théorie positiviste de la signification. Je critique la conception du monde idéaliste (ou les tendances idéalistes) qui sous-tend la théorie positiviste de la science et qui ne correspond pas à la réalité ». Dans quelle mesure peut-on rapprocher la critique de Putnam et celle de Badiou ? Quel est leur socle commun ? En quoi divergent-elles ?
Le point suivant a été beaucoup débattu : toute importation d'un concept ou d'une pratique d'une science à l'autre est-elle nécessairement idéologique ? Exemple des réseaux en biologie ; de Spencer et la « survie des plus aptes » pour justifier la non assistance aux personnes les plus défavorisées.
Le débat sur ce point a mené à une autre question : comment faut-il comprendre le mot « idéologie » ?
1) Le concept d’idéologie étant particulièrement large, ne serait-il pas nécessaire de distinguer des degrés au sein de l'idéologie ? En effet, si l’on s’inspire de la conception littéraliste de A.Arendt – l’idéologie est ce qu’elle est étymologiquement : la logique d’une idée - et si l’on atteste que l’idéologie vise quelque chose et la réalisation de cette chose, on pourrait de manière non exhaustive distinguer au moins trois types d’influence : idéologie proprement dite (en tant qu’acte et conception finaliste affirmés), la conception idéologique (ou politique) en tant que structure, et le sentiment idéologique (ou politique). Conception et sentiment peuvent bien sûrs passifs en tant qu’ils sont reçus.
2) Le concept d'idéologie étant particulièrement flou, ne serait-il pas nécessaire, dans un mouvement inverse, de l'intégrer dans le champ plus large des « connaissances d'arrière-plan » (background knowledge) qui sont constituées par plusieurs choses : intentions, croyances, etc...
3) Si idéologique veut dire « il n'y pas d'observation neutre, tout est théorie-dépendant » (exemple donné du microscope), quelle est l'originalité de ce concept ? Ne vaudrait-il plutôt pas mieux restreindre son sens afin d'envisager l'idéologique au sens courant du mot, comme l'ensemble de considérations politiques, religieuses, ..., qui influencent les chercheurs (genre l'athéisme radical motivant l'import de la théorie de l'information en biologie, afin de proposer une théorie de l'évolution et du développement sans entité divine) ? Il y a alors eu un recentrage sur le concept de « politique ». Ne peut-on pas définir comme idéologique tout ce qui relève, en dernière analyse, d'une importation d'origine politique dans le domaine des sciences ? Qu'est-ce que le politique ?
A un moment de la discussion, le point suivant a été soulevé : l'idéologie concernerait-elle plus la philosophie des sciences que les sciences elles-mêmes ?
La pensée d'Althusser a ensuite été réhabilitée dans son contexte militant en montrant que le critère de démarcation ne prenait son sens qu'au sein de la lutte des classes, et pour une réappropriation de la science par la classe révolutionnaire, seule capable d'évacuer les idéologies bourgeoises qui l'asservissent. Pourtant nous avons signalé que la « justesse » de cette action repose sur une conception, qui se veut scientifique, de l'histoire de la société. Ainsi la critique de la philosophie des sciences et des sciences repose sur la justesse de la lutte des classes, justesse qui pour ne pas être idéologique a besoin d'un fondement scientifique. D'où la question : quelle est la valeur épistémologique et/ou scientifique du matérialisme historique ? Peut-on le justifier alors même que les moyens de sa justification sont justement l'objet de sa critique ? Il a alors été mis en évidence que le discours althussérien sur les sciences et la philosophie des sciences était particulièrement idéologique (le serpent qui se mord la queue).
La discussion s'est terminée sur la considération que l'apport idéologique peut être différent selon les sciences. Est-il aussi fort dans les mathématiques ou la logique que dans les sciences sociales ?
1) En quoi y aurait-il une particularité des maths et de la logique ? Exemple du constructivisme mathématique (Kronecker, « Dieu a créé les entiers naturels, le reste est l'œuvre de l'Homme »), ou idée que les principes logiques constituent les « lois de la pensée ».
2) Les symboles mathématiques, même si leur formation implique de l'idéologique, se manipulent sans supposer un engagement idéologique ou ontologique (ontologie inactualisée). On pourra se référer aux différentes conceptions contenues dans les symboles x et dx par exemple, mais qui ne semblent pourtant pas influencer leur manipulation. On pourra prendre également l’exemple d’une même découverte mathématique simultanée par des hommes de science n’ayant pas connaissance du travail de l’autre et ayant par ailleurs des conceptions différentes.
La séance a été clôturée sur ces considérations.
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