Quelques idées sur l’introduction de Contre la méthode
Quelques rappels contextuels
L’ouvrage Contre la méthode est issu du projet de livre sur le rationalisme devant être conjointement écrit avec Imre Lakatos mais qui n’a jamais vu le jour étant donnée la mort subite de ce dernier en 1974. Ce projet devait s’attacher, comme le rappelle Feyerabend dans sa préface, à opposer son anarchisme méthodologique au rationalisme de Lakatos. Par ailleurs, la pensée de Feyerabend s’est également fondée sur une vive opposition avec Popper après avoir suivi pendant de nombreuses années son influence - Lakatos était également un élève de Popper. Pour éviter de donner un aperçu trop exhaustif du livre et seulement en glisser quelques esquisses susceptibles d’être intéressantes, Feyerabend présente au cours de cette dévaluation des méthodologies rigides et orthodoxes quelques élargissements : en particulier la méthode de contre-induction qui consiste à inclure « un jeux d’hypothèses de rechange » aux hypothèses traditionnelles, dans le but de remettre ces dernières en question ou de les démettre de leurs évidences parfois trompeuses. Dans cette optique, Feyerabend analyse précisément le cas de Galilée, et pour une ouverture, on pourra se reporter à la pièce de Brecht – Galilée. On peut également s’intéresser à la question pointée du doigt par Feyerabend sur le/les bagage(s) idéologique(s) que portent les faits, et à leur déconstruction ou relativisation possible par l’adoption d’une « mesure de comparaison externe » qui modifierait la relation entre concept et percept. Ou encore le rapprochement entre science et mythe1.
Introduction de Contre la méthode - Quelques idées quant à la structure idéologique traditionnelle de la méthodologie des sciences2
Dès les premières lignes de l’introduction, Feyerabend expose l’idée que l’anarchisme serait « un remède pour l’épistémologie » dans le sens où la richesse de l’histoire est toujours réduite, « pleine de ses accidents »3 selon Butterfield, le caractère imprévisible de celle-ci ne pouvant être réduite aux règles de l’épistémologie. Feyerabend affirme donc immédiatement l’influence de Lénine dans sa conception historique de la connaissance en extirpant de sa pensée « la raison » qui pourrait justifier un tel remède. Il transpose par là des concepts de l’histoire politique avancés par Lénine, reliée au principe de lutte des classes, à une conception historique de la méthodologie scientifique. Ce transport est clairement affirmé et sera justifié tout au long de l’ouvrage. Selon cette conception, où les faits historiques seraient trop complexes pour être déchiffrés par des méthodologies rigides, il faudrait donc ne pas suivre la gouttière contraignante de l’explication historique pour agir. Aussi Lénine conçoit que la classe révolutionnaire doit saisir globalement « l’activité sociale » et en adapter les formes instantanément si le besoin se montre, aussi Feyerabend conçoit que les acteurs et penseurs de la science ne doivent pas adopter une méthodologie particulière mais toutes les embrasser pour appliquer celle qui sera décisive au moment crucial. En guise de petit clin d’œil à ceux qui poursuivent le cours de Fruteau de Laclos, il s’agirait de retrouver le mouvant de Bergson, c'est-à-dire penser les formes de la science dans son continuum sans les contraindre dans la rigidité de la « Raison » qui tend à fixer des traditions épistémologiques. En ce sens, et par opposition à Popper et Lakatos, il s’agit pratiquement d’un manifeste pour un recours à « l’irrationnel » en tant que celui-ci est condamné en méthodologie des sciences (voir la critique que Laudan fait de Kuhn par exemple) et qu’il peut être, à un moment donné, utile au progrès scientifique. On retrouvera cette idée avec la proposition de méthode contre-inductive de Feyerabend.
A partir d’ici, et avec une petite idée en tête – ‘Oui mais il est clairement en train de nous arnaquer là’ -, il s’agit de sentir la contradiction que Feyerabend pourrait être amené à faire. S’adapter à la complexité du continuum historique en tant que pratique scientifique sans préfixer de règle, c’est déjà poser comme règle qu’il ne faut pas maintenir de méthodologie. C’est paradoxalement déjà la règle de’ il ne faut pas faire ceci ou cela’. Une sorte de ‘non-règle’ qui est déjà une règle dans le sens où elle affirme et maintient une position fixée avec toute une pléiade d’attitudes et d’actes rigides correspondants ? Loin de vouloir pratiquer la méthode du voleur-volé, ou encore ce qui correspondrait mieux ici à l’arnaqueur-arnaqué, il s’agit par ce questionnement tout simple de voir s’il s’agit réellement ce que l’on peut qualifier de règle, et si par là, Feyerabend n’est pas en train de vouloir nous dire une chose supplémentaire.
Nous allons essayer de voir en quoi la position de Feyerabend n’est justement pas une règle, ou alors une ‘semi-règle’, et ce avec deux arguments que l’on peut obtenir dans l’introduction :
- La conception de phénomène complexes, divers et liés entre eux est déjà une prénotion dont Feyerabend assume la portée idéologique. En ce sens, Feyerabend, par son choix, nous fait déjà sentir à quel point il serait vain de vouloir nier l’idéologie sous-jacente à toute prénotion en tant que celle-ci peut être ramenée à un ordre politique. Il s’agirait plutôt de l’assumer et donc de la développer. Prenons un exemple pour éclairer ce premier problème.’Le petit est contenu dans le plus grand’ est une prénotion d’usage, et elle le demeure tant que l’on n’en a pas défini précisément les termes. Le petit= ce qui est petit ? De quel ordre est le contenu ? Un objet doit-il nécessairement se définir comme un contenant ? Bref, toujours est-il que cette prénotion peut être rapportée à, ou peut influencer, une idéologie holistique dont il est facile de trouver des exemples (par exemple légitimité d’un état et indépendance régionales..etc). Ou encore à propos des prénotions souvent par convention linguistiques : le simple a besoin d’une analyse car il y a peu de choses à déconstruire, le complexe a besoin d’une analyse complexe. A propos de la prénotion qui existe traditionnellement entre richesse et complexité en tant que la formulation simple d’énoncé ne peut rendre compte de processus riches et complexes, on peut se poser la question de la pertinence de certains textes comme celui de Edgar Morin – Introduction à la pensée complexe.4
- Si l’on considère une définition prématurée de règle - position +(attitude et actes fixés) –, et qu’en trichant un peu (mais pas énormément), on se rapporte à une proposition de Feyerabend plus lointaine dans l’ouvrage – « Ces violations [des règles] ne sont pas des faits accidentels […]. Au contraire, elles sont nécessaires au progrès » ou encore « cette pratique libérale […] est à la fois raisonnable et absolument nécessaire pour le progrès de la connaissance »5 -, on remarque tout de suite que même si Feyerabend élabore une position propre et fixée par rapport à Popper et Lakatos, les actes et attitudes n’en sont pas pour autant définis. La position est d’accepter l’intrusion de connaissances extérieures n’étant pas traditionnellement requises par les méthodologies. Les actes et les attitudes seraient d’appliquer systématiquement cette ouverture, or attention, la contre-induction ne sera justement pas ces actes et attitudes systématiques qui doivent être utilisés et qui, à force, constituent des traditions méthodologiques6. Il faut noter que cette définition de travail peut voir les notions attitudes et positions être échangées. Feyerabend s’attache bien à développer des modes ‘originaux’ de méthodologie s’en pour autant que leur application soient nécessaires à toutes les situations que la science peut rencontrer. Une petite dernière citation pour la route pour révéler encore le malin visage de Feyerabend : « Un anarchiste est comme un agent secret qui joue le jeu de la Raison pour saper l’autorité de la Raison […] » 7. En ce sens, la ‘non règle’ n’est pas une règle.
Ainsi en ayant explicité pourquoi la ‘méthodologie’ de Feyerabend n’est pas une règle à proprement parler mais plutôt une position, nous pouvons dégager ou du moins supposer une première thèse. Supposer dans le sens où il s’agit d’une thèse sous-jacente, d’une thèse structurelle non explicitement formulée par Feyerabend. La thèse sous-jacente donc de Feyerabend serait que les méthodologies de la science n’ont pas voulu assumer leur rôle idéologique en tant qu’elles voulaient se construire comme science de la science. Et nécessairement, cette thèse sous-jacente appelle sa thèse appliquée (ou réciproquement, sa thèse déclarée appellerait à cette thèse). Une première formulation de cette thèse est que :
Thèse : Feyerabend conçoit que la science pour ne pas être réprimée dans sa construction doit adopter une attitude qui est qualifiée de « Dadaïsme épistémologique ».
Elle doit donc adopter une position. C’est la grande force de Feyerabend : il s’agit de l’idée de l’idéologie assumée en tant que l’on peut constituer une logique même à ne pas avoir de logique permanente dans ses actes. Pour détailler un peu, Feyerabend critique d’abord la fixité de la règle, dans le sens où « elles sont établies à l’avance ». Il ne renie pas de règle que l’on pourrait qualifier de pragmatique dans le sens où elle est utile ici et maintenant.
Quelques détails rapides sur le dadaïsme : Il faut noter que l’anarchisme méthodologique serait tout d’abord un dadaïsme : il s’agit bien de prendre les choses à la légère. Le dadaïsme est un mouvement intellectuel, littéraire et artistique mis en forme au début du XXme siècle et qui s’attache à remettre en cause les conventions et contraintes imposées par la tradition artistique, les courants idéologiques ou politiques. Ce courant refuse de se poser en dogme, favorise l’humour (ce peut être du au fait que le courant soit apparu après 1ère guerre mondiale) et se définit plutôt comme « une constellation d’individus et de facettes libres »8 (Tristan Tzara).
Une fois cette interprétation donnée, qui appelle cependant à des discussions, et en avançant quelque peu dans l’introduction, on remarque dans une même logique un rapport très fort à l’intuition dans le sens où celle-ci est susceptible de sortir des chemins bien tracés du rationalisme et finalement correspondrait peut-être à la démarche de l’opportuniste détaché de toute philosophie contraignante par son application unique et privilégiée: « n’importe quel procédé pourvu qu’il semble adapté aux circonstances ?»9. L’intuition, c’est ce qui, comme moyen, donnerait la capacité de discerner toutes les méthodologies d’accès à la connaissance, et ce pour n’en saisir plus qu’une. L’intuition doit donc se tenir prête à substituer toute forme atteinte immédiatement par une autre, et c’est ce qui constitue sa force.
Ainsi, avec ces éléments en poche, il me semble d’après l’introduction, qu’en critiquant la règle en général, Feyerabend s’attaque tout d’abord et particulièrement à la fixité de la règle dans le sens où ce n’est pas d’abord ce qu’elle prescrit mais le fait qu’elle fixe sa prescription qui est nocif. A un instant donné, il est peut-être important de prescrire l’examen que l’on effectue sur un phénomène un ensemble de connaissances contre-inductives par exemple, sans pour autant l’ériger cette méthode en loi méthodologique universelle et reproductible à l’infini.
Un autre thème très présent chez Feyerabend, et qu’il peut être intéressant de discuter, est la question de la fixité de la méthodologie dans la réception et la formation d’une connaissance. Il me semble que pour Feyerabend, ce sont d’abord les idées sur les faits que les faits eux-mêmes qui sont source de complexité et d’erreurs. On retrouve cette critique dans le chapitre 6 où une composante idéologique accompagnant les faits est rapidement mise en lumière. Dans l’éducation scientifique par exemple, le domaine est épuré et la logique de la formation conditionne l’élève et donc pour reprendre des termes marxiste, l’aliène. En ce sens, l’éducation inhibe les intuitions et le langage en tant qu’ils sont susceptibles d’être renouvelés par l’élève. Par exemple, en mathématique, lorsque je crée un symbole, je le fais d’abord par intuition et par mon langage. La fixité de la méthodologie contraint ces deux composantes libérales (attention le terme libérale est souvent utilisé dans la traduction de l’édition du Seuil). En un sens, pour prendre une dernière analogie, c’est un peu comme l’ouvrier qui est envoyé aux prudhommes dans une affaire juridique avec son entreprise. On le prive de son langage10, c’est la guerre des avocats.
Afin de conclure rapidement ces quelques idées concernant l’introduction, il peut être intéressant de reformuler une dernière fois la thèse principale que l’on retrouve dans l’introduction :
Thèse : on ne peut soutenir et accorder un droit exclusif de traiter la connaissance à une tradition et d’autant plus lorsqu’elle s’accord un droit hégémonique de rejeter tout autre méthode.
Cette thèse, il me semble, est soutenue par deux arguments :
Arg 1 : Le possible du monde en tant qu’il est complexe et la pragmatique de la découverte.
Arg 2 : L’éducation (au sens large en fait) castratrice bloque et mutile le remarquable, la liberté de l’individu en tant qu’elle est créatrice.
S.R.
1 Paul Feyerabend, Contre la méthode, par exemple chap. 18
2 Attention les références aux auteurs sont entre guillemets « »
3 Herbet Butterfiel, The Whig Interpretation of History, New York, 1965, p.66
4 Les avis sur l’ouvrage ont divergé lors du sémaine.
5 Paul Feyerabend, Contre la méthode, Editions du Seuil, Chap 1, p20
6Voir la note en bas de la p31.Ibid. : « Ces remarques, je l’espère, dissiperont les craintes de certains quant à mes intentions de lancer un nouveau mouvement où les slogans « proliférez » ou « tout est bon » remplaceraient les slogans du falsificationisme, de l’inductivisme, ou du ‘programmisme’ de recherche ».
7 Ibid. p 30.
8 Déclaration de Tristan Tzara – pour la référence, s’adresser à l’article Wikipédia sur le « dadaïsme » d’ailleurs un peu court ce qui est fort dommage.
9 Paul Feyerabend, Contre la méthode, Editions du Seuil, Introduction, p14
10 Pour un détail de cette analogie et de la privation du langage par la contrainte d’un milieu extérieur, on peut aller voir Roland Barthes, Mythologies.
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